Analyse : L’école de la confiance selon M. Blanquer : une école sans professeur ?

Analyse de Wilfried Daurignac, professeur de lettres.

L’école de la confiance selon M. Blanquer : une école sans professeur ?

En juillet 2018, M. Blanquer, non sans audace, osait se féliciter de l’amélioration du taux de
recrutement des professeurs, laissant entendre que la crise des vocations s’atténuait, comme si les jeunes étudiants revenaient vers les concours de recrutement des professeurs. Or, il omettait de dire, dans le même temps, que si ce taux de recrutement s’améliorait, c’était davantage dû à la diminution du nombre de postes offerts qu’à l’augmentation du nombre de candidats dans les concours, qui continue de s’effondrer. Le cas du CAPES, qui recrute les professeurs des collèges et des lycées est significatif.

Un brin de statistiques générales (1)

Si l’on observe les chiffres globaux, force est de constater que le désamour des jeunes étudiants vis-à-vis du métier de professeur continue de se développer :

  • En 2017, 7149 postes étaient offerts au CAPES externe pour 49 382 candidats
  • En 2018, 6616 postes étaient offerts au CAPES externe pour 47 752 candidats
  • En 2019, 5460 postes sont offerts au CAPES externe. Le nombre de candidats inscrits au concours n’est pas encore connu. (2)

On peut donc constater que le nombre de postes offerts, globalement, diminue plus rapidement, en proportion, que le nombre de candidats, qui continue de s’effondrer.

Coup de loupe sur les disciplines déficitaires (3)

Le premier fait notable est la baisse représentative du nombre de postes, entre 2018 et 2019, alors
que les matières concernées sont déjà gravement déficitaires, parfois depuis 2012.

Le deuxième fait notable est la contradiction entre ces chiffres et les propos tenus par le Ministre de l’Education Nationale dans les médias. Comment comprendre la baisse importante du nombre de postes de professeurs d’allemand alors que le gouvernement ne cesse de dire vouloir privilégier les relations franco-allemandes ? Peut-on sincèrement imaginer redorer le blason de l’enseignement du grec et du latin en diminuant fortement le nombre de postes, quand on sait qu’il manque désormais des milliers de professeurs en capacité d’enseigner les langues anciennes ? Rappelons au passage que l’enseignement du français occupe au moins la moitié du professeur de Lettres Classiques. Va-t-on réellement remonter ne serait-ce qu’à un niveau convenable dans les classements internationaux de l’enseignement des mathématiques, quand il manque dans cette matière aussi des milliers de professeurs ?

Les conclusions à en tirer

Le meilleur juge de paix demeure la réalité et on ne peut que constater, à la lumière de ses chiffres, l’immense écart entre le comportement du ministère en matière de recrutement et les nombreux effets d’annonce. Il semble que le ministre ait décidé de recourir à des recrutements massifs de contractuels,dont le statut est scandaleusement précaire, sans bouger d’un iota sur la politique conduite depuis des années par le ministère de l’Education Nationale. Les recrutements de contractuels qui offrent, dans certaines académies, comme l’ont montré certains reportages, leur lot de fantaisie ne servent qu’à masquer l’incapacité de l’Etat à assurer un recrutement suffisant de professeurs qualifiés.

Dans le même temps, on peut constater un fait plus parlant et plus alarmant encore, la désertion commence à frapper l’agrégation. On peut aussi s’apercevoir que le nombre de démissions a explosé entre 2013 et 2016, que ce soit dans le primaire (école) ou dans le secondaire (collège et lycée). Il est d’ailleurs impossible de trouver les statistiques des démissions après 2016…

Quelques pistes de réflexion pour redresser la barre

Le désamour des professeurs et le désintérêt des jeunes étudiants pour ce métier tiennent à plusieurs erreurs poursuivies et répétées qui peuvent être corrigées. « Errare humanum est, perseverare diabolicum », écrivait Saint-Augustin dans ses Sermons. En effet, une politique volontariste serait tout à fait à même de retrouver une situation normale.

D’abord, on ne peut pas espérer d’un étudiant qui a bac + 5 qu’il accepter de déménager à parfois 1000 km de chez lui pour un salaire médiocre. On peut aussi s’interroger sur la pertinence d’un système de mutation complexe, brutal et parfois aléatoire.

Ensuite, s’il est vrai que le ministre respecte les professeurs dans le discours, on constate que l’administration ne les fait pas respecter : la sinistre actualité de ces dernières années nous a apporté son content de violences et incivilités à l’école. Retourner à la verticalité dans le rapport du professeur à ses élèves apparaît de plus en plus comme une nécessité impérieuse. D’ailleurs, quelques mesures peu coûteuses peuvent être prises, afin de restaurer l’autorité des professeurs : il suffit de changer de doctrine en la matière. On peut en finir, par exemple, avec une gestion administrative des incidents, parfois malveillante envers les professeurs, qui consiste à accorder plus de crédit à la parole souvent mensongère d’un adolescent qu’à l’exposition du problème par le professeur. Un tour de vis peut être apporté à l’arsenal disciplinaire : restauration des retenues le mercredi après-midi, exclusion immédiate de l’élève qui insulte le professeur, etc.

Enfin, il faudra envisager de redonner du sens au métier en offrant aux professeurs les moyens d’exercer dignement leur profession : redonner du sens au métier, c’est avant tout remettre du contenu disciplinaire dans l’enseignement. Redonner du sens à l’enseignement nécessite aussi de renforcer le poids des fondamentaux : les conférences sur les drogues, la jeunesse, le climat ou la sexualité peuvent aisément (et gratuitement !) être remplacées par un peu plus de français, de mathématiques et d’histoire-géographie. Le collège souffre du même problème que l’école primaire : le nombre d’heures dans les disciplines majeures (français, mathématiques et histoire-géographie) est trop faible ! Comment peut-on sérieusement, pour prendre un exemple concret, espérer enseigner correctement la grammaire, l’orthographe, l’expression écrite et l’analyse littéraire avec une classe de 3 ème comprenant 30 élèves avec une dotation horaire de 3h30 par semaine en classe entière, plus 0h30 d’aide personnalisée ?

Réparer l’école et y instaurer à nouveau la confiance suppose donc d’adopter des mesures politiques énergiques et audacieuses. Sans aucun doute faudra-t-il envisager d’investir de manière rationnelle et non comptable dans les établissements publics. Mais M. Blanquer, eu égard au gouvernement auquel il appartient et à la majorité dont il fait partie, a-t-il les moyens de procéder à ces changements ? Est-il vraiment convaincu par les mesures qu’il dit envisager de prendre ? Rien n’est moins sûr…

 

(1) D’après les chiffres indiqués sur le site de l’éducation nationale
(2) La diminution du nombre de poste s’explique sans doute par la suppression du concours de recrutement dit « réservé », dont les critères de sélection étaient discutables et le taux de recrutement catastrophique.
(3) A des fins de clarté, les chiffres repris ne remontent qu’à 2017, mais le début de la crise peut être observé à partir de 2012, soit la « mastérisation » du concours qui n’est pas innocent à cette crise.

 

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1 Comment

  1. Le bateau continue de couler, mais Fluctuat nec mergitur…La crise du recrutement est cyclique: cf ce qui se passait vers 1988 au moment où j’ai commencé. Jamais il n’a été envisagé, pour les secteurs difficiles de réduire drastiquement le nombre d’élèves par classe entière, ou de réduire le service des professeurs affectés. Je n’évoque même pas l’absence de rémunération supplémentaire pour ces postes.
    Quand je vois qu’en Arts plastiques il y a un déficit, comment s’en étonner? L’enseignant ne voit ses élèves qu’une heure par semaine par classe. Comme en musique. A 20 h pour un certifié et 17 h pour un agrégé comptez un peu le nombre d’élèves vu par semaine par le prof. Et pour quel résultat?
    Pour l’allemand c’est effrayant, surtout quand on pense à toute la zone Est du pays, si proche de l’Allemagne, de la Suisse et de l’Autriche.
    Je n’ose évoquer le sort du russe ou du chinois, autrefois appelées « langues rares » (!!!) et aujourd’hui « langues à faible diffusion »…en France.
    Ce n’est pas comme ça qu’on prépare les jeunes pour demain.
    Autre problème, qui dure depuis des années: quand on enseigne la même chose que l’on soit certifié ou agrégé comment veut-on que ça marche?
    Je suis très inquiet, moi aussi et je me demande combien de temps ça va encore durer…
    A suivre.

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